Sylvain Prevost1 et Thomas Zemb2

1 Institut Laue-Langevin,
2 Institut de Chimie Séparative de Marcoule

Lien vers la publication: Insertion of anionic synthetic clay in lamellar surfactant phases, I. Grillo, S. Prévost and Th. Zemb, Eur. Phys. J. E 47, 55 (2024)

Isabelle Grillo (1973-2019) était responsable de l’instrument de DNPA D33 à l’ILL, et appréciée de la communauté des neutrons. Le fait marquant de ce bulletin est rédigé en sa mémoire. Après avoir été diplômée de l’école nationale supérieure de chimie et de physique de Bordeaux (ENSCPB), Isabelle a mené une thèse de doctorat à l’université de Paris-Orsay, au cours de laquelle elle a élucidé les mécanismes généraux de l’interaction complexe entre l’argile et les tensioactifs en phase lamellaire, notamment grâce aux faisceaux de neutrons du LLB et de l’ILL. Un article récent,[1] présenté ci-dessous, donne un aperçu de ce travail. Après avoir soutenu sa thèse de doctorat en chimie physique en 1998, elle a été engagée immédiatement à l’ILL. À seulement 25 ans, elle était l’une des plus jeunes scientifiques chargés de mettre leur expertise au service de la communauté mondiale pour tirer au mieux parti d’une technique unique : la diffusion des neutrons aux petits angles (DNPA), qui permet de caractériser à l’échelle nanométrique la structure de la matière condensée. Elle y a collaboré avec un grand nombre d’utilisateurs pour dévoiler comment des détails architecturaux au niveau moléculaire peuvent expliquer les propriétés macroscopiques de la matière. Elle est soudainement décédée après 20 ans de dévouement à la communauté des utilisateurs de l’ILL et de progrès dans le domaine de la « matière molle » ou des « fluides complexes ». Elle était particulièrement connue pour déceler les phénomènes physiques fondamentaux à l’œuvre dans des systèmes d’apparence ordinaire, comme la stabilité du Pastis. Elle a publié environ 225 articles, dont 3 articles [2-4] sur le sujet de sa thèse de doctorat, mais une vue d’ensemble finale manquait encore. Un quart de siècle plus tard, l’article présenté ici [1] vise à combler cette lacune et à faire connaître des résultats issus de sa thèse qui restent d’actualité.

Apport de la DNPA pour l’auto-association des tensioactifs. L’existence de micelles globulaires compactes était connue pour le lait, mais était discutée jusque dans les années 1940 car il semblait étrange que des têtes polaires puissent se regrouper. Les preuves expérimentales étaient indirectes. La conductivité nécessitait des mesures très propres et fines en température et concentration. La RMN donnait des valeurs de temps de corrélation sans lien avec la structure déduite par relaxation. Le problème était similaire dans le cas de la diffusion dynamique quasi-élastique de la lumière. Le potentiel ζ donnait une charge effective, la diffusion Rayleigh (diffusion statique de la lumière) restait perturbée par des ppm d’impuretés. Dans les années 1980,[5] le nombre d’agrégation et la dissociation partielle des têtes polaires chargées de la plupart des tensioactifs utilisés industriellement en pharmacie, cosmétique et détergence ont pu être enfin être déterminés par mesure DNPA en valeur absolue de l’intensité diffusée extrapolée à angle nul ( lim q 0 I ( q ) = M w c N A d 2 Δ S L D 2 S ( 0 ) , avec c la concentration, NA le nombre d’Avogadro, d la densité apparente, Δ SLD le contraste), une fois la compressibilité osmotique (facteur de structure) déterminée.[6] Le contraste avantageux des neutrons pour des molécules hydrogénées dans un solvant qui peut être deutéré explique la supériorité de la DNPA sur la DXPA dans le cas des composés amphiphiles, dont la densité électronique moyenne est souvent proche de celle de l’eau et dépend fortement de la condensation des contre-ions. Néanmoins, l’analyse simultanée de l’ensemble des spectres X et neutrons reste indispensable pour obtenir de façon certaine une image fine des structures auto-assemblées.[7] En présence d’un additif en sus de l’eau et du tensioactif, sans même utiliser la deutération sélective, on peut utiliser la comparaison aux échelles absolues des spectres DXPA où l’on voit les têtes polaires et les contre-ions et la DNPA qui est essentiellement sensible aux « trous hydrogénés » dans l’eau lourde.

La thèse d’Isabelle Grillo : l’interaction phase lamellaire – nanodisque d’argile.
De très nombreux produits cosmétiques, gels nettoyants et adoucissants contiennent à la fois des argiles et des bicouches de lipides ou de tensioactifs. La formulation se faisait traditionnellement par essais-erreurs, car on ne connaissait pas les modes d’empilement relatif des bicouches de tensioactifs de quelques nanomètres d’épaisseur et des argiles d’un nanomètre d’épaisseur. Le déplacement exact des maxima des pics de diffusion suite à l’addition d’argile est bien plus précis en DNPA qu’en DXPA, en raison de la présence d’un facteur de forme peu oscillant. Il en en est de même des profils de raies de quasi-Bragg. Les positionnements de l’argile intégré dans la bicouche ou la présence de monocouche sur l’argile peuvent ainsi être clairement distingués par DNPA, notamment en éteignant la contribution de l’argile par ajustement du ratio H2O/D2O, ce qui n’est pas le cas du DXPA, presque uniquement sensible à l’argile (Fig. 1).
Figure 1 : Cas du système Laponite (argile en nanodisques) et DDAB (tensioactif cationique à contre-ion bromure, “lipide synthétique”) formant des bicouches sans ordre à longue distance, mais présentant une birefringence lors de l’écoulement. A et B : Intensités diffusées en représentation de Kratky, respectivement DNPA (en éteignant le contraste argile – eau) et DXPA (signal dominé par l’argile), pour 2 concentrations en TA et à concentration en Laponite constante ; (C) spectres SANS obtenus pour des phases lamellaires concentrées autour du point critique en présence d’argiles insérés ; (D) diagramme de phase du système étudié.

Isabelle Grillo, au cours de son travail de thèse (1995-1998), a examiné les diagrammes ternaires eau-argile-tensioactif et mis en évidence les différents modes d’insertion d’argiles dans des phases lamellaires et des adsorptions concomitantes de films de tensio-actifs pour les trois cas d’intérêt pratique industriel : (1) tensio-actifs anioniques, (2) cationiques et (3) nonioniques (Fig. 2). Une partie seulement des résultats établis ont été publiés à la fin de sa thèse. L’ensemble des structures stables possibles avait été balayé et les résultats permettent désormais de guider les formulateurs de l’industrie.
Nous avons décidé de mettre à disposition d’un large public des résultats établis par Isabelle, résultant de mesures couplées DNPA+DXPA dans des nombreux points des diagrammes ternaires dans lesquels les pressions osmotiques ainsi que les positions des points critiques sont connus. Au final, ce travail montre l’importance centrale à la fois de la pression osmotique (« bataille de l’eau », ou l’importance de l’hydratation) et de l’entropie (les particules ne doivent pas entraver les fluctuations stabilisantes des membranes), et la nécessité de prendre en compte la thermodynamique dans l’analyse DNPA+DXPA pour obtenir une conclusion scientifique irréfutable.

Figure 2 :Lors du mélange d’argiles (disques colloïdaux rigides négativement chargés) et d’une phase lamellaire de tensioactifs (TA), la charge de ces derniers décide de l’association disque – TA : des TA anioniques (-) couvrent les bords du disque d’argile, les cationiques (+) prennent le disque en sandwich entre 2 bicouches, et un TA nonionique (0) va entièrement enrober le disque – ou le décorer de micelles partielles. L’organisation finale argile – phase lamellaire (inclusion, dispersion ou exclusion) dépend d’une balance fine entre la régulation de charges, la pression osmotique et la taille des disques par rapport aux fluctuations des lamelles.

Références
La thèse d’Isabelle Grillo est désormais disponible en ligne.
[1] I. Grillo, S. Prévost and Th. Zemb, Eur. Phys. J. E 47, 55 (2024)
[2] I. Grillo, P. Levitz and Th. Zemb, Eur. Phys. J. B 10, 29–34 (1999)
[3] I. Grillo, P. Levitz and Th. Zemb, Langmuir 16, 4830–4839 (2000)
[4] I. Grillo, P. Levitz and Th. Zemb, Eur. Phys. J. E 5, 377–386 (2001)
[5] Th. Zemb and P. Charpin, J. Phys. France 46, 249-256 (1985)
[6] J.B. Hayter and J. Penfold, Colloid & Polymer Sci. 261, 1022–1030 (1983)
[7] Th. Zemb and O. Diat, J. Phys.: Conf. Ser. 247, 012002 (2010)

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